Après l’attentat de Christchurch, les médias mainstream devraient faire leur examen de conscience


C’est malheureusement sans surprise que de nombreux chercheurs travaillant sur l’islamophobie ont découvert vendredi qu’un terroriste avait abattu de sang-froid des douzaines d’innocents dans deux mosquées de Christchurch en Nouvelle-Zélande.

Nos sociétés occidentales se sont aujourd’hui désarmées contre la violence islamophobe: ceci n’est pas le fait d’extrémistes de droite comme on pourrait le penser, mais plutôt celui de l’éditocratie et l’intelligentsia « mainstream ». C’est dans leur sein qu’il faut rechercher les stratégies qui inhibent la prise de conscience collective de la menace très réelle que l’islamophobie fait peser sur l’intégrité physique et morale de millions d’individus innocents. Le résultat immédiat de cette politique de l’autruche est notre échec à débattre sereinement de ce phénomène à propos duquel les spécialistes ne cessent de tirer la sonnette d’alarme depuis au moins 1997, et de nous donner les moyens légaux et sécuritaires afin de prévenir des massacres tels que ceux de Christchurch, Québec, Utøya, et leurs futurs avatars. Cet échec n’est pas spécifique à un contexte national tel que celui de la France ou de la Nouvelle-Zélande, mais bien un phénomène transnational avec une chaîne de chambres d’écho qui résonnent dans l’ensemble du monde occidental.

Malgré les travaux de recherches aussi bien quantitatifs que qualitatifs démontrant, entre autres, que les musulmans subissent des discriminations choquantes sur le marché du travail en France, ou qu’au Royaume-Uni les femmes voilées sont susceptibles de manière disproportionnée d’ être victimes d’attaques verbales ou physiques, des intellectuels influents en France et ailleurs continuent à soutenir que « l’islamophobie ça n’existe pas ! » ou qu’elle est le « cheval de Troie des salafistes« , une terminologie du déni repris par un Premier Ministre français ainsi que par l’internationale de commentateurs et soi-disant experts déterminés à nier la légitimité victimaire d’une personne perçue comme musulmane. Comme soutenu dans un précédent article, tous les points de l’argumentaire du déni de l’islamophobie, que ce soit l’origine fondamentaliste du terme, ou ses pouvoirs magiques qui, semble-t-il, réduisent instantanément au silence toute critique légitime de l’Islam, sont fallacieux. Qu’un quelconque salafiste ait défendu ses pratiques et accusé ses détracteurs d’islamophobie ne discrédite pas la réalité à laquelle le terme se réfère, pas plus que l’accusation d’antisémitisme contre les critiques des politiques du Likud sous Netanyahou, aussi abusive soit-elle, n’efface la réalité de l’antisémitisme des livres d’histoire. Si d’aucun souscrivent à des arguments dont la fourberie est si facilement démontrable, découle de l’un univers mental simplificateur dans lequel ils évoluent. Dans une vision confortablement binaire où « l’Occident » ne représente que le progrès et les droits de l’homme, et « l’Islam » uniquement l’obscurantisme et le fanatisme, un musulman ne peut pas être une victime, ontologiquement parlant. Tout au plus il ou elle pourrait être la victime d’un autre musulman, ou d’un Islam essentialisé, et en général il mérite ce qui lui arrive. Les agressions et discriminations islamophobes subies par des individus perçus comme musulmans en Occident n’ont donc pas leur place dans cette construction intellectuelle auto-flatteuse. Et pourtant, la réalité est bien autre et les travaux mentionnés ci-dessus ne laissent aucune place au doute. Les débats circulaires sur l’étymologie du terme « islamophobie » ne sont pas des débats étymologiques: c’est un entreprise préméditée visant à discréditer la recherche sur la réalité de l’islamophobie et à saboter la quête des moyens de la confronter.

Dans une vision confortablement binaire où « l’Occident » ne représente que le progrès et les droits de l’homme, et « l’Islam » uniquement l’obscurantisme et le fanatisme, un musulman ne peut pas être une victime, ontologiquement parlant.

Le déni de l’islamophobie n’est que la partie bénigne du problème. Bien plus grave est la promotion du mythe de l’islamisation de l’Europe, une théorie du complot que j’ai pu comparer avec ses prédécesseurs antisémites dans mes travaux de recherche. Lors de ma visite à l’université d’Harvard en 2017, à l’occasion d’un colloque organisé afin que je présente lesdits travaux, j’ai dû le faire en présence d’un garde armé après que l’université eut reçu des menaces par email. Ce qui m’a valu ces réactions violentes est ma tentative de démontrer empiriquement que les diverses incarnations de la théorie de l’islamisation de l’Europe, telles que « Eurabia l’axe Euro-Arabe » ou encore le « Grand Remplacement« , qui postulent que tout musulman œuvre pour imposer la charia sur tous ou qu’il collabore au génocide lent des populations indigènes européennes, métamorphosent les musulmans en un groupe monolithique dont chaque individu est le porteur d’un complot visant à détruire la « civilisation occidentale ». Dès lors, ces théories déshumanisent leur cible à tel point qu’ils peuvent faciliter les actes violents, voire meurtriers, à leur égard. C’est donc sans étonnement que l’on peut constater que tous les terroristes ayant froidement assassiné des musulmans à Christchurch, Québec et Utøya agissaient au nom de ces mythes, et pensaient agir en légitime défense contre l’anéantissement de la civilisation occidentale. Dans le manifeste qu’il nous laissa avant de décimer soixante-dix-sept personnes à Oslo et sur l’île d’Utøya, Anders Behring Breivik mentionne Eurabia cent cinquante-neuf fois, et le nom de l’auteur du pamphlet, Bat Ye’or, soixante-deux fois, avec grande révérence. Le manifeste de Brenton Harrison Tarrant, le tueur de Christchurch porte, quant à lui, simplement le titre « The Great Replacement« .

Et pourtant, les auteurs de ces brûlots islamophobes reçoivent un accueil dans le paysage médiatique « mainstream » qui ferait rêver les chercheurs sérieux. En France par exemple, Alain Finkielkraut invite Renaud Camus, l’auteur du « Grand Remplacement », sur le plateau de France Culture pour débattre de « la question migratoire ». Bat Ye’or se fait interviewer dans la prestigieuse Revue des Deux Mondes où ses critiques se font copieusement injurier. « L’éloge littéraire d’Anders Breivik », une apologie d’un massacre terroriste qui se fait passer pour un essai littéraire, n’a pas valu beaucoup de remontrances à l’égard de son auteur, Richard Millet, qui reste célébré dans les cercles littéraires parisiens comme un grand écrivain. Il ne s’agit pas de censurer ces auteurs qui ne sont directement impliqués dans aucun acte criminel ; mais il faut s’interroger sur la publicité dont ils bénéficient grâce à l’éditocratie « mainstream », alors que toute personne osant prononcer le « fameux mot » (islamophobie) est immédiatement assaillie de sobriquets, tels qu’ « idiot utile » ou « chien de garde » du jihadisme. Ces surnoms ont notamment affecté Raphaël Liogier, auteur de la seule étude universitaire sérieuse qui pulvérise le mythe de l’islamisation.

Ces théories déshumanisent leur cible à tel point qu’ils peuvent faciliter les actes violents, voire meurtriers, à leur égard.

Le raisonnement selon lequel les défenseurs du concept d’islamophobie représentent une « pensée unique » toute puissante est en conflit direct avec la réalité objective. Il suffit de se référer au cas de Kamel Daoud. Lorsque 19 chercheurs eurent l’audace de suggérer que ses remarques sur la frustration sexuelle de l’homme arabe pouvaient être comprises comme orientalistes ou islamophobes, contrairement aux prétentions de tous ceux qui volèrent à son secours (y compris le Premier Ministre mentionné ci-dessus), Daoud n’a pas été réduit au silence. Bien au contraire, l’étiquette « islamophobe » l’a immédiatement transformé en héros et martyr de la cause identitaire et du combat contre le soi-disant « politiquement correct ». Il est d’ailleurs aujourd’hui titulaire de la chaire d’écrivain à Sciences Po Paris. Les 19 chercheurs, quant à eux, furent menacés et copieusement vilipendés en public et sur leur lieu de travail.

Tant que le déni d’islamophobie sera la position par défaut de ceux qui peuvent avoir un impact sur l’opinion publique, ainsi que ceux qui légifèrent en notre nom, tant que l’on déroulera le tapis rouge aux promoteurs des mythes islamophobes, et qu’en même temps l’on menacera et censurera ceux qui tentent à contre-courant d’exhorter le public à reconnaître l’islamophobie comme une réalité injustifiable, le statuquo continuera inexorablement. J’espère me tromper, mais dans un tel contexte, je serais étonné si les événements de Christchurch ne se répétaient pas.

À voir également sur Le HuffPost:





Source: huffingtonpost