« Je ne lui en ai pas voulu », raconte un psychiatre pris en otage par Francis Dorffer


Entre 2006 et ce mois de juin, le détenu de Condé-sur-Sarthe a pris deux psychiatres et cinq surveillants en otage. L’un d’eux se souvient.

Neuf ans se sont écoulés. Mais il n’a rien oublié de leur face-à-face qui a duré 5 h 30. Le 7 avril 2010, le psychiatre Cyrille Canetti s’est retrouvé retranché avec le détenu Francis Dorffer dans une salle de parloir de la maison d’arrêt de la Santé. Aujourd’hui, s’il dit ne pas cautionner, évidemment, ce geste, il assure ne pas en vouloir au détenu incarcéré depuis 19 ans, dont une longue partie passée à l’isolement.  

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C’est ce même Francis Dorffer qui a pris en otage mardi soir deux surveillants de la prison de Condé-sur-Sarthe, dans l’Orne. Le sixième fait d’armes en 13 ans de ce détenu qualifié de dangereux avec, à chaque fois, plus ou moins le même mode opératoire : une arme de fabrication artisanale (pic en bois, arme en plastique, fourchette bricolée…), des revendications liées à une demande de transfert pour se rapprocher des siens et cette phrase, lancée à son interlocuteur : « Je vous prends en otage ».  

« Aucune de ces prises d’otages ne s’est terminée avec une seule goutte de sang »

C’est aussi Francis Dorffer – condamné pour viol et vol en 2000 à l’âge de 16 ans puis, six ans plus tard, pour le meurtre de son codétenu, qui avait brièvement retenu une psychiatre, en 2006, dans la prison de Nancy. Puis, il s’en est pris à un surveillant, à Clairvaux en 2009, avant de récidiver en 2010 avec le docteur Cyrille Canetti, chef du service médico-psychologique à la Santé. Il a aussi oeuvré dans des circonstances assez similaires, en 2011, en prenant en otage un gardien de Poissy.  

Enfin, si le détenu de 35 ans s’est retrouvé transféré à Condé-sur-Sarthe, prison réputée comme étant la plus sécurisée de France, c’est parce qu’en 2017, il s’était une nouvelle fois retranché avec un surveillant, derrière les barreaux d’Ensisheim, en Alsace. Ce dernier, visiblement marqué par l’événement, ne souhaite pas encore témoigner. 

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« Francis Dorffer mène ce genre d’action quand il se trouve dans une impasse et qu’il estime que le peu de droits qui lui restent ont été violés », assure à L’Express Thomas Hellenbrand, ancien avocat du détenu. « On peut remarquer qu’aucune de ces prises d’otages ne s’est terminée avec une seule goutte de sang, il n’oeuvre qu’avec des armes artisanales, qui ne sont pas létales », tient à souligner le défenseur, qui craint à chaque fois que les négociations ne tournent mal.  

« Cette prise d’otages n’était pas un acte fou »

Le docteur Cyrille Canetti refuse d’effectuer quelque parallèle que ce soit entre la prise d’otage de Condé-sur-Sarthe et la sienne, en 2010. « Les surveillants ont dû vivre un enfer mardi », s’attriste-t-il. « Ma prise d’otages n’était pas un acte fou », assure aujourd’hui le psychiatre, qui milite pour les droits des détenus et une approche différente des longues peines. « Je ne justifie en rien le fait qu’il ait pris des gens en otage pour qu’on accède à ses demandes. Je dis juste que si on ne résiste pas en prison, c’est qu’on est mort. La colère est normale chez les détenus, notamment ceux incarcérés pour une longue durée », analyse le spécialiste. Il s’interroge par ailleurs sur la « dimension suicidaire » des prises d’otages à répétition de cet homme.  

Lorsqu’il a retenu le psychiatre dans une salle de parloir, en avril 2010, Francis Dorffer était devenu papa quatre mois auparavant. Il voulait voir son fils, un bébé-parloir, né de sa relation avec la soeur d’un co-détenu, rencontrée en prison. Une revendication que son ancien otage dit « comprendre ».  

Cyrille Canetti relate avoir eu assez rapidement le pressentiment que Francis Dorffer, qui avait déjà à l’époque effectué deux prises d’otages, pouvait une fois encore passer à l’acte. « On sentait depuis janvier et la naissance de son enfant une pression qui montait chez lui. Il a mis le feu dans sa cellule du quartier disciplinaire. Mais je ne savais pas que ça allait être moi qui en ferai les frais », glisse le médecin. « Après l’avoir rencontré, le premier jour, je me suis dit en rigolant : ‘je vais me faire prendre otage' », se souvient-il. 

Une carte de voeux pour la nouvelle année

Une pensée pas si ironique. Le 7 avril 2010, il se retrouve retranché dans un parloir avec ce détenu armé d’un pic en bois. « Au début, je n’étais pas fier, j’avais peur. J’étais fâché, aussi. Puis, il m’a rassuré, il m’a dit qu’il ne me ferait pas de mal. Ça a duré 5 h 30. À la fin, il en avait même marre de moi… », se remémore Cyrille Canetti. Lors de ce tête-à-tête, l’atmosphère se détend progressivement. « Je lui ai fait remarquer qu’on était tous les deux habillés en marron et je lui ai dit : ‘S’il y une intervention, j’espère qu’ils ne vont pas se tromper de cible' ». Finalement, l’arrestation du détenu s’effectue sans violence. 

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À aucun moment, le psychiatre dit s’être senti victime de Francis Dorffer. « Il ne s’agit nullement d’un syndrome de Stockholm mais, dans mon histoire, je ne lui en ai pas voulu. Au procès, en 2013, il y a d’ailleurs eu de beaux moments, il m’a fait pleurer ».  

L’année suivant sa prise d’otage, l’épouse de Francis Dorffer lui a même envoyé une carte de voeux. Le psychiatre en veut surtout à l’administration pénitentiaire qui, à l’époque des faits, a continué « sans tenir parole » à transférer ce détenu. Alors que ce dernier réclamait continuellement un rapprochement avec ses proches. Cyrille Canetti déplore aussi le « mépris » et la « déconsidération » de l’administration centrale : il dit avoir envoyé, tout comme sa cheffe d’établissement, de nombreux signaux d’alarme concernant le détenu Dorffer. 


« Francis Dorffer est « un enfant de la maison d’arrêt », comme le décrivait mardi soir son ancien avocat Me Thomas Hellenbrand. Ce détenu, qui a connu l’alcoolisme de son père, les foyers et la mort par overdose de sa soeur, est incarcéré continuellement depuis ses 16 ans. Il a passé plus de la moitié de sa vie derrière les barreaux et toute perspective de libération s’éloigne à chacune de ses condamnations pour prise d’otages. « La prison, pour les détenus condamnés à des longues peines, crée des fauves, des bêtes féroces », s’indigne aujourd’hui Cyrille Canetti. 



Source: L’express